Imagine, fixé sur ton dos frêle, un
immense cartable plein d'une tonne de
bouquins inutiles. Imagine qu'il soit fixé
si fermement que tu ne puisses plus le
retirer. Les premiers mois sont les plus
durs, tu regardes autour de toi et tu ne
peux pas t'empêcher de jalouser ton
entourage qui se balade en toute
innocence, sans réaliser la chance qu'il
a d'être exempt de ta charge. Au début,
la moindre évocation d'une quelconque
douleur de la part de quelqu'un d'autre
t'exaspère. Mais tu es tout seul avec ton
cartable, alors tu t'isoles. Tu ne supportes
plus le contact avec les autres, et lorsqu'une
de leurs plaintes parvient à tes oreilles,
tes cheveux se dressent sur ta tête. Tu
t'enfermes dans ta fatalité pendant un
certain temps jusqu'à ce que tu réalises
que cette charge ne quittera jamais le
logement douillet de tes épaules. A ce
moment là, tu décides de prendre ta vie
en main. Quatre mois que tu te trimballes
ce sac, quatre mois que tu n'as pas échangé
la moindre discution futile avec quelqu'un
d'autre que ta vache en peluche. De toute
façon, tu ne le sens même plus ton sac.
Alors tu repars à zéro. Tu décides de faire
exactement comme si tu avais les épaules
nues. Et ça marche. Tu recommences à
courir et tu t'autorises enfin à vivre. Ainsi,
les mois passent. Ton sac ne te gène
presque plus. Tu as décidé de l'oublier.
6 mois. 12 mois. 15 mois. 17 mois. 24 mois.
Un beau jour, alors que tu étais occupé
à rattraper le temps perdu en savourant
chaque instant, alors même que l'existence
de ton cartable avait été si refoulée qu'elle
semblait avoir disparu, un nouvel élément
entre dans ta vie. Une personne arrive, son
regard posé sur toi t'inquiètes, tu ne sais
plus où te mettre. Tu te sens oppressé. Ta
plus grande crainte est de voir de nouveaux
livres s'accumuler dans ton cartable qui
semblait s'être agrandit pour l'occasion.
Tu sers les dents, et te prépare à affronter
une charge supplémentaire. Tu te prépares
à retomber momentanément dans la fatalité,
et à repartir du début de ton aventure, comme
si tu étais enfermé dans un cercle pervers. Et là,
contre toute attente, ce curieux personnage
dégaine une paire de ciseaux. Il coupe
violemment les bretelles solides de ton sac.
Ce dernier entame une chute qui te semble
durer des heures pour finir par s'écraser sur
un carrelage froid dans un fracas qui est à tes
yeux le plus mélodieux que tu n'aies jamais entendu.
Tu es libre. Mais la différence entre toi et les autres, c'est que tu en as conscience.